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mercredi 11 août 2010 |
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Un UTMB mental. MA DIAGONALE DES FOUS SANS DIAGONALE
Pas le temps de
dire ouf, à peine revenu de l’UTMB
se profile un autre rendez-vous d’ultra, la Diagonale
des Fous. Saison déjà bien remplie, avec 5 ultras, je
m’octroie une petite coupure, dix jours, pour
recharger les batteries en optimisant l’alimentation
et le sommeil.
Mais la reprise me réserve une surprise, avec l’apparition d’une tendinite fascia lata gauche. Bon, faut composer avec. Soins, repos, les jours passent et je me rends compte que je ne m’en débarrasserai pas facilement. Tant pis, je travaille la puissance en vélo, sors régulièrement deux fois par jour 40 minutes en trail très technique pour garder le pied agile tout en renforçant les fibres musculaires et en gardant des sensations de trailer. Mine de rien, j’arrive à cumuler 15 heures d’entraînement bien ciblé sur ma semaine de charge, à S-3. Je multiplie les soins les huit derniers jours et stoppe toute activité, et, si ce petit souci écartait un temps mes pensées de mon objectif, je suis baigné dans l’ambiance à peine arrivé sur place en retrouvant le Team LAFUMA. Une petite reco nocturne entre Dos d’Ane et Colorado permet à ceux qui ne connaissent pas le terrain, de mesurer la difficulté du sentier lorsqu’à la lecture du road book on pourrait se croire tiré d’affaire. Pour ne pas réveiller ma tendinite, j’attends le groupe à Colorado et pars une heure sur le chemin, histoire de me rafraîchir la mémoire sur le final. L’absence de balisage fait se perdre le groupe, que nous retrouvons à deux voitures dans la plaine d’Affouches. Il est tard, les coureurs n’ont plus d’eau, mais par la cohésion des membres du team, tous gardent le sourire, et nous partons à la recherche d’un cari pour remettre au plus haut niveau la bonne humeur et les stocks de glycogène. Visite du volcan, lagon, sieste, organisation de l’assistance course, rencontres, tout est réuni pour prendre le départ sereinement. Cette année, nous sont offerts à la remise des dossards, un débardeur et un tee-shirt techniques Lafuma. Plus adéquats que ceux en coton des précédentes éditions, dont le port est obligatoire au départ et à l’arrivée de l’épreuve, nous serons plus à l’aise. La mauvaise météo annoncée est bien au rendez-vous, et c’est sous des averses répétées que s’écoule la dernière journée d’attente. C’est l’occasion de se reposer encore un peu. Même si je ne m’endors pas, je me détends en fermant les yeux. Un départ à minuit peut paraître délicat, mais l’excitation aidant, je suis tout frais lorsqu’à 22h30 nous nous dirigeons vers le stade de la Redoute. L’ambiance y est à la fête, avec un spectacle donné par des jongleurs. Je m’approche de la première ligne, invité à m’y rendre par les organisateurs, échappant ainsi à l’étranglement de l’année dernière. Le temps est finalement sec, ce qui me conduit à m’équiper d’un shorty, d’un tee-shirt manches courtes plus le débardeur officiel. Sûr que j’aurai un peu chaud au début, mais juste ce qu’il faut à 2400m d’altitude. L’impatience se lit sur les visages qui m’entourent, et les derniers instants se passent en encouragements mutuels. Enfin le compte à rebours est lancé, 5,4,3,2,1, c’est parti ! Dans le goulot d’une foule hurlante, la meute s’extirpe vers la route plus large où, le calme revenu, je prends mon rythme de croisière. Frontale éteinte, guidé par un peloton s’étirant à grandes foulées, je savoure cet instant facile du Grand Raid, un des rares si non le seul. La joie est communicative, les discussions vont bon train. Il y a bien 50 trailers devant moi quand j’aborde la piste forestière, longue de onze kilomètres, qui monte gentiment jusqu’au sentier du volcan. Je rattrape Pascal BLANC, et nous discutons tout en doublant de temps à autre un petit groupe de coureurs. Après une heure, ma tendinite, que j’avais oubliée jusque-là, irradie progressivement. Préparé mentalement, j’ignore cette région du corps, attendant patiemment le sentier technique, petit plaisir imminent. A présent, Jérôme CHALLIER court à nos côtés tandis que nous entrons dans le vif du sujet. Finies les grandes enjambées, oubliée la station debout, place à l’improvisation, à la débrouillardise dans ce cahot de rochers, de racines tortueuses et glissantes. La progression à quatre pattes est parfois obligatoire ; c’est du vrai trail comme j’aime, où chaque lacet réserve une surprise. Je transpire pas mal, espérant qu’il n’y aura pas de vent là-haut. Attraper un coup de froid déclencherait des problèmes gastriques. A mesure que nous grimpons, nous gagnons des places, et au sortir du sentier, peu de frontales brillent devant nous. Un magnifique croissant de lune orangé s’élève sur ma droite dans un ciel pur. Etre en plein Océan indien permet sans doute de superbes observations. Pour ma part, c’est l’observation du terrain qui m’occupe. La noirceur du sol est traître, refusant de dévoiler à ma frontale ses nombreux pièges. Ca scrontche sous les pieds comme si je courais sur des gâteaux secs, tandis que sur cette lave concassée nous nous approchons du ravito du volcan, situé au 30e km. Le chemin alterne montées et replats, sinuant dans les buissons serrés. Jérôme file, usant de sa belle foulée de marathonien (2h22 ça laisse rêveur !). La tendinite atteint ici son paroxysme, tronquant mon déroulé gauche, m’amenant à butter régulièrement dans les cailloux, ce qui ne me ressemble pas. Aux abords du ravitaillement, je me prends même une sacrée bûche, m’ouvrant les deux mains et un avant-bras sur la pierre abrasive. Me voilà bien ! J’arrive au poste en 4h03’, 17e , soit 8’ plus tôt qu’en 2007 mais malgré tout deux places plus loin, ce qui confirme la rapidité de ce début de course. Apparemment, Nicolas MERMOUD fait nettement cavalier seul. Bruno TOMOZIK, en bon coach, nous informe de la 8e place de Julien CHORIER, et nous encourage Pascal et moi, tandis qu’Anne, mon épouse, et Lydia de Lafuma nous passent le ravito. Le système porte bidon du sac à dos CINETIK 11 litres est très pratique et stable, c’est un plaisir. Rechargé de ONE, ma boisson GO2, de deux bananes et d’une poignée de fruits secs, je pars en direction de l’Oratoire Ste Thérèse. Ces encouragements et cette belle ambiance festive donnés par le public et les bénévoles m’ont redonné un petit coup de fouet, car malgré tout il est 4h du matin, et à cette heure-là, c’est plutôt en rêve qu’on arpente un volcan en courant sous un ciel étoilé, avec comme objectif de continuer encore et encore la journée durant, comme si la fatigue n’existait pas. Mais attention à rester bien concentré, car le balisage ne brille pas dans la nuit. Il est pourtant régulièrement placé, rien à dire, si ce n’est que je ne peux donc excuser les deux tricheurs qui coupent en diagonale depuis le ravito jusque devant moi ! Il y a intérêt à connaître le secteur pour oser s’aventurer ainsi, et être exempt de tout scrupule. Comme ils ne sont pas à leur place, j’ai tôt fait de les redoubler dans l’ascension suivante. La douleur a diminué, grâce aux endorphines libérées par l’effort, ce sur quoi je comptais. La forme est au top autrement. La descente jusqu’à Piton Textor est très technique, ce qui me conduit à distancer Pascal. Le tracé n’est que rochers, arêtes vives, buissons ras. Pas question de foulées rasantes, mais de sauts et slaloms incessants. Du poste où je recharge vite fait une bouteille de 50cl, commence une descente en prairie où, trop occupées à brouter dans l’aube naissante, les vaches ignorent mon passage. Je me sens bien, avec cette impression de maîtriser le sujet, si ce n’était cette tendinite…D’un autre côté, elle régule mon allure, ni trop rapide, ni trop lente. Pas d’affolement donc, juste éviter les chocs prononcés, rester souple, souple et encore souple. Le terrain l’est aussi, même gadoueux par endroits, ce qui me fait penser que Pascal ne doit plus être aussi Blanc que çà ! Je me rapproche d’une silhouette connue aux abords de la route goudronnée, et reconnais Christophe JAQUEROD. Je marche une minute avec lui, apprenant que sa tendinite au talon d’Achille lui joue encore des mauvais tours. Un an de galère et toujours pas tranquille ! Je suis vraiment désolé pour lui, et le quitte en courant cette longue portion plate. 11e au ravitaillement de Mare à Boue, j’avale une soupe et une banane, échange mes deux bouteilles vides et repars prestement, heureux de me savoir proche de Jérôme et Julien. Pendant la nuit, j’aurai absorbé deux gels doubles GO2, profitant de la fraîcheur relative qui m’évite les soucis d’assimilation. Par la suite, c’est seulement en les noyant d’eau par petites prises que je les tolèrerai. Ceci n’est propre qu’à l’ultra et reste personnel, car sur des formats plus courts, de moins de 6h, j’accepte tout. Le soleil tape dur et de bonne heure ici ! Serpentant vers Kerveguen, en continuelle ascension parsemée de blocs et de passages scabreux, je souffre de ne pouvoir être aérien. Mais tant pis, je relance, même pour dix mètres, maintenant une dynamique très correcte. La végétation dense léchant la roche colorée, donne un contraste saisissant avec Mare à Boue. La diversité du paysage sur cette île est incroyable ! C’est d’autant plus vrai qu’on peut s’en rendre compte en une heure de temps à pied. Pas moyen de me situer par rapport aux autres, car il y a rarement plus de deux cents mètres de chemin dégagé devant moi. Je me retourne parfois, me demandant si mon allure suffit à maintenir un écart de ce côté-là, et apparemment oui. 7 heures de course déjà, et je ne vais pas tarder à en finir avec cette grimpée. A l’approche de Kerveguen, j’aperçois Julien, Jérôme et un autre coureur courbés dans une forte montée ; 8 minutes nous séparent. Pas mécontent d’arriver au ravito, je change de boisson, préférant eau + coca, mais garde bananes, fruits secs et soupe comme menu du jour. Pas mécontent non plus car bientôt ça va descendre aussi franchement que longtemps jusqu’à Cilaos. Soit 1250m négatifs. Quel bonheur d’y être ! Je file, évitant les rondins glissants et les racines. Je sais que les véritables difficultés ne débuteront qu’après Cilaos, rendant capital d’y parvenir en pleine forme. De descendre au frais, sous ces grands arbres, redonne une énergie nouvelle. Et c’est avec cette sensation que j’en termine, empruntant la route goudronnée un peu longuette, conduisant au stade de la ville. J’y retrouve mon assistance, troque mes deux tee-shirts contre un débardeur et une casquette, m’alimente en vitesse, et quitte les lieux à toujours 8 minutes de mes coéquipiers. Mais la course commence vraiment ici, et, si je me suis bien économisé, je devrais remonter au classement. Quand je pense à la difficulté de la route pour atteindre Cilaos en voiture, c’est presque un affront pour mes assistants de les quitter après cinq minutes. C’est pourtant le temps de mon arrêt. A présent je dois rejoindre Bras Rouge, 200m plus bas, et grimper jusqu’au début du sentier du Taïbit, en terrain exposé au soleil. Section délicate donc, où deviennent précieux les quelques ruisseaux dispensant leur eau fraîche. Trempage de casquette, aspersion, barbotage, tout est bon pour baisser la température interne. J’aime ce petit chemin ludique. Il y a une belle harmonie dans la nature qui m’entoure. En une heure je suis au ravito du sentier du Taïbit où Anne, quelques amis et les bénévoles m’accueillent chaleureusement. Julien termine juste de se ravitailler, et je suis dans son sillage quelques instants plus tard. La technicité des descentes le freine un peu et le fatigue musculairement, l’obligeant à rester prudent. La chaleur ne nous épargne pas non plus, autre facteur de ralentissement. Bonne surprise, une douche sous la forme d’un filet d’eau sortant d’un tuyau suspendu, nous permet un rafraîchissement complet. Tout ragaillardi, je trottine dans cette forêt moite, mais ne tarde pas à marcher tant le sentier se raidit. Mine de rien, ce sont encore 1160m positifs d’affilée depuis Bras Rouge ! Je rejoins Jérôme avant le sommet, puis c’est la descente vers Marla. Ce cap marque à peu près la moitié du temps de course. J’arrive à hauteur de Nicolas DARMAILLACQ. Nous nous connaissons pour avoir couru quatre jours à l’Euskal Endurance proches l’un de l’autre, et fini l’UTMB 2007 à une minute d’écart. Auteur d’un joli blog, soit dit en passant. Coureurs sur la même longueur d’onde, c’est avec plaisir que nous avalons les kilomètres tout en échangeant nos impressions. Nous entrons dans le domaine spectaculaire du cirque de Mafate. Monter et descendre des crêtes pendant six heures, voilà le programme des réjouissances ! Nous sommes sixièmes, à cinq minutes de Wilfrid OULEDI et quinze de Richard TECHER, mais çà nous l’ignorons, et les Réunionnais se gardent bien de nous donner des indications justes, préférant nous annoncer à 20’et 40’, même aux postes de contrôle. Souvent, des gars situés aux intersections essaient de nous faire prendre le mauvais chemin, et rigolent quand on passe outre leur recommandation ! Si bien qu’agacé par ces mauvaises volontés, je demande à Roche Plate la feuille de pointage, pour constater que moins d’un quart d’heure nous sépare des deux Réunionnais ! Hors des zones de ravitaillement, je sens nettement qu’être métro proche du podium dérange. Mais que se passe-t-il cette année ? En tous cas nous sommes motivés, et nos rythmes sont bien complémentaires. Sans forcément rester dans nos pas, c’est un yoyo permanent qui nous garantit une bonne cadence. Je suis parfois en arrêt devant la beauté du site, face à ces arêtes verticales couvertes de végétation, au milieu desquelles je distingue la petite trace qui constitue notre chemin. Les dénivelés sont forts, tant positifs que négatifs, toujours plein d’obstacles rendant la course aléatoire. La soudaine baisse de température, depuis qu’une masse nuageuse occupe le ciel, rend la progression plus aisée. Et tant mieux, car nous arrivons au fameux mur de 500m+ en 1500m ! Cette portion s’avale assez vite du fait du faible kilométrage, mais que de marches ! Nicolas prendra le temps de filmer les lieux ! Nous atteignons le poste d’Aurère en 17h 17’, en 5e position, de par l’abandon de Richeville ESPARON, à 9’ d’OULEDI et 25’ de TECHER qui semble costaud. Ca devient bon, nous sommes sur le podium, mais nous pouvons chercher les deux coureurs si on attaque un bon coup. J’informe Nicolas de mon souhait de rallier Deux Bras avant la nuit, car nous perdrions du temps sur cette descente caillouteuse et sur les berges sableuses de la rivière. Nous filons donc, en courant même les faux plats montants, tandis qu’une pluie fine rend le terrain glissant. Les grenouilles sont à la fête, sautant de partout. Comme l’an passé au même endroit, elles sont en quantité étonnante. Proche du ravitaillement, un journaliste de la radio RER nous aborde, curieux de savoir ce qui nous est arrivé, car OULEDI est passé depuis 26’ ! « Arrivé quoi ? », demande Nicolas, « nous avons suivi le balisage, c’est tout.» 49’ pour lui, 1h03’ pour nous, 58’ pour les deux premiers. Sur le moment je trouve cet écart impossible, mais bon… Je prends bien le temps de me ravitailler, aidé par Fred, le mari de Lydia, en n’oubliant pas une soupe avec des pâtes. Le pari important d’entamer le col de Dos d’Ane de jour est gagné. J’y tenais, car l’an passé, avec Christophe JAQUEROD, nous avions cherché un peu le tracé qui manquait cruellement de balisage. Cette fois, sans hésitation nous traversons la rivière et passons au travers de la végétation masquant l’accès du sentier GR. Mais bientôt le doute s’installe, pas la moindre rubalise, et le sentier redescend. Nicolas a des doutes. J’avoue que je ne suis pas très fier. Nous continuons pourtant. Difficile de rester lucide après 19h de course intense. Néanmoins je décide qu’il ne peut y avoir qu’un seul itinéraire ici. C’est avec soulagement, alors que je n’y croyais plus guère, que je reconnais un raidillon avec une main courante. Ouf !! Et toute la montée se fait sans le moindre rappel de balisage ; plus d’une heure ! Incompréhensible !! La conséquence positive, c’est qu’avec le stress généré par le doute, j’avais des ailes, et Nicolas aussi. Du coup, nous pointons à Dos d’Ane à 3 minutes de Wilfrid. Se serait-il cramé dans la descente précédente ? Le stade est vivement éclairé, éblouissant même, quand on sort d’un bois en pleine nuit ; et quelle ambiance ! A cet endroit, je sais que la course est gagnée physiquement. Déjà 130km, 8565m+ et 20h02 d’efforts. On ne s’attarde pas. J’enfile un second tee-shirt sur le premier, car la nuit est fraîche avec cette bruine tenace. Le brouillard envahit les lieux, ce qui promet un final difficile. En route pour Piton Bâtard, la vigilance est de rigueur tant le sol glisse. 26’ nous séparent de TECHER. Nous doublons Wilfrid avant le sommet, passant à la 4e place. On n’y voit vraiment pas grand-chose dans cette brume. Les glissades sont nombreuses, et je me rattrape aux buissons pour éviter le pire. Il faut de suite relancer. Nicolas est en forme ; je lui demande ce qu’il a mangé à Dos d’Ane pour carburer ainsi ! C’est super de se relayer de cette façon. Nous apercevons soudain les lumières de Kiosque Affouches tandis que nous basculons après une ultime côte. Ici, dans la nuit, la végétation semble tout envahir. Le chemin n’est qu’une trace boueuse masquée par les branchages. Nous ne marquons qu’un petit arrêt au poste, pointant à 12’ du 3e. A ce rythme nous pouvons le rejoindre. Nous abordons la piste forestière, longue de 3,5 km. Pas évident de prendre un rythme soutenu. Je pense que nous maintenons un petit 12km/h. Cette fois, c’est Nicolas qui peine un peu, mais nous entrons bien vite dans le bois menant à Colorado, par une succession de bosses, les dernières de ce parcours affolant. Pour ne pas changer, c’est très étroit et ça glisse énormément. Il faut s’accrocher aux branches pour accompagner les dérapages ; c’est infernal ! J’imagine la galère que connaîtront les gars dans 24h et plus… La quantité de petites côtes qu’on espère être la dernière ne cesse d’augmenter, mais la voûte végétale cède enfin la place au ciel étoilé. Nous posons les pieds sur une surface stable, ce qui n’était plus arrivé depuis près de trois heures. Petite route bétonnée que nous quittons très vite en direction des tentes du poste de Colorado. A bien y regarder, je me rends compte que TECHER est là, devant nous à 100m ! Il n’avance plus guère. Il ne s’arrête pas au ravitaillement et file comme il peut. Nous prenons le temps d’une dernière soupe et filons à sa poursuite. Au bout de la route nous fondons sur lui. La descente de Colorado s’amorce par une piste assez large, que nous devons quitter pour suivre le balisage nous emmenant faire une boucle technique à droite, pour rejoindre la même piste plus bas après 1 km environ, assez absurde en vérité. Mais Richard TECHER, 50m devant nous, s’il ne peut plus rivaliser physiquement, passe outre le tracé, et va tout droit, pour gagner 4 ou 5 minutes !! Nous nous arrêtons net à hauteur de la bifurcation, pas si étonnés que ça, mais bien embêtés quand même. Après quelques secondes de réflexion, je dis à Nicolas : « Tant pis, il vaut mieux suivre le balisage, sinon on finit 3e mais il est capable de dire qu’on aura triché ! » Et nous voilà partis pour finir honnêtement ce raid jusqu’au bout. Dans un cas pareil, après une remontée telle que la nôtre, les idées se bousculent. Le regret l’emporterait presque, mais ce serait valider un faux résultat. Nous continuons dans les gros blocs de cet éboulis monstrueux, dominant les lumières de St Denis, devinant le stade tout proche. Je pense à ceux qui me suivent sur internet et qui ne vont pas comprendre ce final illogique. Parvenus à la fin de la pente, TECHER n’est plus qu’à une minute, mais pour nous c’est fini. Nous cherchons autour de nous quelqu’un qui pourrait prêter à Nicolas qui a perdu le sien, un tee-shirt officiel, en vain. Je prends le temps d’enfiler le mien et nous finissons par entrer dans le stade, après trois ou quatre minutes d’arrêt, et terminons les 100 derniers mètres en compagnie de nos enfants respectifs, donnant ainsi à qui sait l’apprécier, une bien plus belle image de l’ultra que n’en aura donnée TECHER. Quelle satisfaction de boucler ce fabuleux parcours ! Arrivé en 23h35’, j’ai réussi, avec l’UTMB en 23H57’, le doublé sous les 24h. Je tiens à remercier Nicolas DARMAILLACQ pour ces 12h passées ensemble, très agréable compagnon de route qui prenait le temps de filmer et photographier le périple (allez voir son blog !). Pascal BLANC terminant 8e et Julien CHORIER 19e, nous remportons le challenge par équipe, et c’est sur ces marques de solidarité, avec les belles images de l’île, que je repars grandi d’une nouvelle expérience. Pour finir, la propreté des chemins étant remarquable après le passage du semi raid, contrairement à 2007, il est prouvé qu’avec une bonne communication et de la volonté, on obtient le résultat escompté. Gageons que si la volonté des organisateurs est une course plus équitable, nous en apprécierons la différence en 2009.
Récit Trail Blanch 2008 A 200 bornes de là, les infos météo ne me garantissaient pas le spectacle qui nous attendait. En voiture de Prades à Font Romeu, au fil de l’ascension, j’ai bien cru que pour la 2° fois, nous en serions quitte pour du patinage trailtistique. Mais non, comme par magie, les bas côtés se sont couverts de neige, d’abord grise, histoire de dire qu’un jour, il en est tombé quand même, puis d’un tapis blanc de plus en plus épais. L’ultra Trail Blanch allait enfin mériter son nom. Je prends mon dossard au lycée climatique, où la liste des inscrits m’apprend que nous serons environ 210 coureurs sur le 51 Km et environ 600 sur les deux autres distances de 24 et 13 Km. C’est plus que l’an passé. Je n’y résiste pas, j’emmène femme et enfants pour une petite reconnaissance du début du parcours. Magnifique ! J’y crois à peine ! Comme un gourmand, j’apprécie l’énorme part du gâteau qui me sera servi le lendemain. Bien sûr, j’imagine les difficultés qu’il y aura à tout avaler … Mais bon, avant d’en faire une indigestion, y aura du plaisir ! Je teste les chaussures. J’ai le choix entre la légèreté de la paire qui m’a porté sur le GRR et une autre qui tient mieux la cheville, plus lourde. J’opte pour la 2° car je crains les torsions sur ce sol gelé. J’appelle aussitôt les copains qui ne sont pas encore là pour leur annoncer la bonne nouvelle : si, si, il y en aura pour tout le monde ! Et du monde, il y en a, ce dimanche 20 janvier à 7 H pour le briefing d’avant-course dans la grande salle. Les oreilles sont tendues vers des baffles d’où ne sort qu’un charabia grésillant quasiment inaudible : scritchneige, scrichtscritchglace,et scritchscritchscritchtomber attentionscritch … OK, on est tous contents d’être là pour scritcher sur la neige, alors allons-y ! Et on y va, chouette ! Nous prenons place sous l’arche de départ. La neige craque sous nos pieds impatients et c’est parti ! 7h30, et pas besoin d’allumer la frontale ! Tel un troupeau de bisons, l’écho de nos foulées devient un martèlement puissant. Puis, peu à peu, le peloton s’étire et c’est au contraire un grand silence qui s’installe. Le rythme est donné. Nous sommes un groupe de 7. Pas les 7 nains, mais pas loin non plus si l’on en croit les commentaires qui fuseront sur le rapport taille-poids-résistance de la couche de neige … Il y a Luc Neppel, Jordi Martin Pascual (le vainqueur de 2007) , David Bianchetti et trois autres coureurs que je ne connais pas. La 1° ascension se fait sur une neige tassée, avec pour difficulté de se baisser à temps pour ne pas se faire scalper par les branches basses des pins. Autre avantage des 7 nains. Pourtant je m’en prends une, bien comme il faut. J’en perds même mon embout de Camel back, définitivement. Je dois donc souffler de temps en temps dans le tuyau pour ne pas perdre l’eau. Le terrain change. La mise en jambes n’est pas évidente, ça grimpe bien maintenant, on s’enfonce souvent, et le palpitant résonne dans les tempes. Va falloir se calmer un peu. Nous arrivons au sommet où nous pointons à tour de rôle et nous prenons une courte descente dans une neige uniformément poudreuse. Le paysage est très beau, orangé, car les premiers rayons du soleil gagnent les sommets qui nous entourent. Le ciel est bleu profond, la journée sera splendide et tiède. Cette fois, le prochain sommet à atteindre, marqué par une antenne, nous donne l’occasion d’apprendre à courir dans 30 cm de neige. Et il faut vite enregistrer, car plus tard, ce sera plus de 50 cm ! Peu de temps avant, des coureurs nous hélaient à 300 m derrière en faisant de grands signes. Nous nous sommes arrêtés dans l’attente, ne sachant plus trop si nous étions sur le bon parcours ! Finalement, nous avons poursuivi, pratiquement sûrs de nous. Mais c’est avec soulagement que nous atteignons le sommet, d’où le parcours de l’an dernier nous apparaît évident devant nous ! Ouf ! Alors pourquoi ces appels ? mystère … Nous empruntons une piste damée et j’apprécie de tenir une foulée correcte. Jusqu’alors, j’avançais comme un Playmobil dans la crème fouettée ! J’ai d’ailleurs l’impression que chacun se lâche un peu et nous menons un bon train, toujours groupés. C’est ainsi que nous arrivons au 1° ravito, au refuge de la Calme, que je zappe comme les autres, puis nous continuons sur la piste large, accompagnés par des scooters des neiges qui filment notre avancé périlleuse avant la grande descente sur la piste noire. Je laisse un peu filer pour m’alimenter tranquillement et j’attaque à mon tour le « dévalage » en règle. Illico, je m’enfonce jusqu’aux cuisses et bascule en avant : pif dans la neige, jet de boisson énergétique, gants remplis, chaussures idem, vite souffler dans le tuyau et grand sourire ! Luc rigole aussi. Je repars, et peu après, rebelote, vite ressouffler dans le tuyau, ressourire, ça promet ! Je pense aux bottes de 7 lieues, tandis que je fais de grands sauts. Ca limite à 4 le nombre d’enfouissements, et c’est assez efficace au niveau des appuis. La technique semble me réussir puisqu’en bas, je me retrouve devant. Je me rends compte que sur le plat qui suit, assez roulant, ça allume régulièrement, un coup Jordi, un coup David, et ça se relaie avec d’autres. Je ne rentre pas dans le jeu, constatant que dans les difficultés, je passe mieux. Au détour du ravitaillement de Pradelles, nous abordons un lac gelé à la surface miroitante, au milieu duquel est fichée une rubalise. C’est une blague ou est-ce bien par là ? Nous continuons de longer le lac, mais il faut bien nous rendre à l’évidence : plus de balisage. Alors, c’est l’interrogation générale, pendant laquelle le groupe se reforme, puis nous nous élançons vers la balise. Les premières foulées sont hésitantes, mais je me rends compte que mes chaussures font ventouses ! Super, à condition de bien poser le pied à plat. Je peux augmenter la vitesse et traverser tout le lac, soit bien 500 m sans glisser, ce qui n’est pas le cas de Jordi qui se retrouve sur le dos. C’est un trail vraiment ludique ! Mais pas de répit, et c’est reparti pour une grimpette en forêt en direction du lac de Bouillouse. Je prends un gel et constate qu’il passe bien. J’avais une solution de rechange au cas où, avec une barre chocolatée, mais tant que ça va, je me garde cette gourmandise pour des moments plus difficiles … Je me demande si la chaleur n’aurait pas un effet négatif sur mes prises de gel. En faisant un rapide calcul, ils m’ont rendu malade : au Verdon par 35°, à l’UTMB 2007 dans Bovines en plein soleil tandis que la cafetière bouillait, et je n’ai pas pris le risque au chaotique A piocher. Il faut dire que je prend du jus d’herbe d’orge depuis 3 mois et que les bienfaits n’y sont sans doute pas étrangers. Revenons à la fraîcheur du moment. Justement ça va un peu vite à l’approche du ravito du barrage et ma fraîcheur physique, elle, disparaîtrait si je ne m’octroyait pas un arrêt mérité. Les 6 autres coureurs ne marquent quasiment pas l’arrêt, ce qui me surprend. Je demande combien de temps il faut pour faire le tour du lac et revenir ici même. On m’annonce 1H30 mini. Bon, je prends d’appétissants morceaux de pain salé aux graines germées, 2 pruneaux, un peu d’eau où j’ajoute ma poudre énergétique et je repars. 1H45 de course. L’opération a duré moins de 2 minutes et quand je m’engage sur le barrage, mes 6 compères quittent l’autre extrémité pour grimper dans une neige très épaisse. Je sens le bienfait de la pause et retrouve de bonnes pulsations cardiaques, celles qui mènent loin. Je m’enfonce à nouveau dans la poudreuse, mais en y regardant bien, il y a des traces de raquettes à neige. Je les « empreinte » si je puis dire et trouve une petite foulée chaotique, mais régulière. Je ne tarde pas à voir la file de 6 coureurs qui serpente dans une côte bien raide et franchement merdique. La chaleur monte aussi. C’est une journée idéale. J’imagine que les photos prises aujourd’hui seront magnifiques. En tout cas, j’en prends plein les yeux et je suis simplement heureux d’être là, petit, au milieu de ce blanc immense sous ce bleu immense. Je me hisse au sommet à mon tour, et devant moi, c’est l’abysse infernal. 5 gars sont en contrebas, enfoncés parfois jusqu’à la taille. Seul Luc manque à l’appel. Pas le choix, je m’élance en suivant les traces de raquettes encore épargnées et je m’en sors bien. Je double toute la file et continue sur ma lancée. Des cordes sont fixées aux troncs d’arbres pour passer sur 30 m un ravin trop abrupt. Grâce à elles, je soulage mon poids (si, si, il compte un peu) pour éviter l’enlisement et je me retrouve sur une surface presque plane en comparaison, à 100 m de Luc. Il avance bien, sans s’enfoncer, contrairement au spectacle dont je viens d’être le témoin. La course semble commencer ici. 2H 30 déjà, mais le niveau de difficultés n’a pas atteint son paroxysme. La partie qui nous sépare encore du lac de Bouillouse à traverser est très délicate. Plus que jamais je m’applique à garder un petit rythme. Je me rapproche de Luc et ne vois personne derrière moi. Visiblement la technique est bonne. A hauteur de Luc, je lui en fais part, et nous continuons ensemble. Sur la rive du lac nous cherchons des yeux un repère vers lequel nous diriger. Une petite forme lointaine pourrait être un bénévole, et c’est par là que je me lance. La concentration est totale. Une simple bosse suffit à faire perdre l’adhérence. Mais la gomme agit toujours miraculeusement comme une ventouse et j’atteins peu à peu une bonne vitesse de croisière. Au total, 1,5 Km de glace. Les minutes semblent longues. J’entendrai Luc tomber une fois, heureusement sans bobo. Finalement, c’était 1H06 pour la boucle. Cette fois, c’est moi qui ne m’arrête pas au ravitaillement, et je prends la route (qui n’en est plus une avec toute cette blancheur) jusqu’au pied de la montée chronométrée. Je croise quelques coureurs qui vont entamer leur tour du lac, et je me demande dans quel état ils trouveront le circuit. J’ai pris un petit peu d’avance sur Luc et, j’imagine, quelques minutes sur les autres. Par prudence, je décide de ne pas m’occuper du trophée du meilleur grimpeur, et pour être sûr de ne pas céder à la tentation, j’enlève mon Camel back et procède à un peu de rangement et piochage de menues gourmandises. Je sors la fameuse barre au chocolat, qui sera ma récompense au sommet. En 20 minutes, je trouve le contrôle et entame la descente avec un goût de chocolat … La suite est technique. Je recherche l’économie dans cette progression laborieuse, mais ne la trouve pas souvent. Le pire arrive, une montée droite, avec pour seules traces praticables, des empreintes espacées dans le sens descente. Autrement dit, je fais 2 pas dans une, puis saute dans la suivante ! Ce qui est terrible, c’est de laisser autant d’énergie pour si peu de résultat. Chaque minute en vaut 2. En haut, je sais qu’il reste la descente à travers bois puis la grande piste de 12 Km avant la dernière ascension. La piste peut constituer mon handicap sur un Jordi que je sais très fort en la matière (il m’avait rejoint et dépassé l’an dernier juste à sa fin). C’est que j’aimerais bien prendre ma revanche, pardi ! A l’aise en descente, je file, mais dois souvent chercher mon itinéraire. La raison est simple : ici, curieusement, il n’y a presque pas de neige, donc plus de traces pour me guider. Et les arbres sont denses, cachant les rubalises de leurs branches basses. On dirait qu’un cataclysme s’est abattu ici tant il y a de troncs couchés. Les organisateurs ont bien choisi l’itinéraire, c’est du trail pur. Mais je dois laisser derrière moi ce beau passage en pointant au ravito du Pla des Aveillans. Les bénévoles sont bien courageux et ont dressé une table bien garnie. J’y fais honneur en prenant pains et pruneaux, puis j’ajoute de l’eau avec une poudre Booster. Avec ça et un gel à assimilation rapide, si je ne fais pas fondre la glace !! Allez, c’est parti pour la piste. Le sol est correct, très tassé. Quelques skieurs de fond rompent la monotonie de temps à autre. C’est long, tantôt ça monte, tantôt ça monte encore. De petits panneaux en bois décomptent par 200 m les distances pour rejoindre par exemple « les Crêtes », mince, ça monte encore ! J’ai le tort de vouloir extrapoler en regardant combien je mets au Km : un peu moins de 5 minutes. A cette vitesse, j’ai pas fini ! Je sens bien qu’il me faut forcer, manger et boire souvent pour maintenir mon allure. Je cache la montre sous la manche et ne m’en occupe plus, c’est trop pénible. Enfin, je pointe aux Estanyols au 47e Km en 5H01. Là, je sais que c’est bon car je vais retrouver du terrain accidenté. J’accélère vraiment et aperçois la piste de Pyrénées 2000. Super, je la cours jusqu’au bout, au maximum, et je me retourne pour voir … Mais pas de Jordi cette année ! Il reste encore une côte très raide- il est dur jusqu’au final, cet Ultra !- puis c’est la dernière descente et l’entrée sur le stade, où de nombreux coureurs du 24 et du 13 Km se reposent sur la piste ensoleillée. Ils me font un accueil chaleureux. Je suis comblé, par l’épreuve, par les conditions, par le résultat. Le terrain est tellement changeant d’une année à l’autre que je ne suis pas près de me lasser de cet ultra. Un régal.
C’est trois semaines avant l’UTMB que Stéphane GRIVEL me propose de compléter une équipe pour le GRR. Moi qui comptais arrêter ma saison fin août, ce rabe inattendu m’a tenté. Mais serais-je bien en mesure de courir en pleine possession de mes moyens ? Après l’UTMB qui se passe bien, mise à part trois heures de galère digestive à partir de Bovine, je m’octroie 8 jours de repos complet, puis deux semaines cool, et enfin un bloc de quinze jours chargés pour finir en douceur jusqu’au départ. J’arrive ainsi à St Denis bien reposé, avec une grande envie de terrain technique comme j’aime. Je suis vite dans l’ambiance course car ici l’événement est attendu, et pas seulement par les coureurs. Les réunionnais en parlent, les journaux sont prolixes en la matière. J’ai le plaisir de rencontrer Val et Olivier 91 qui se payent un footing le long du lagon. Il faut se faire dix heures d’avion pour se retrouver et discuter cinq minutes ! Pour recharger les batteries, je mange du Cari poisson, Caris poulet, Cari à toutes les sauces. Mercredi, veille du départ, c’est la remise des dossards qui s’effectue dans la bonne humeur et dans un désordre organisé. On est loin de l’organisation Utmbique mais cela a son charme. C’est l’occasion de retrouvailles et de discuter, histoire de plonger dans l’atmosphère ultra. Jeudi enfin, après un dernier cari, c’est le moment de rouler 1h30 derrière les camions de canne à sucre, destination Cap Méchant, avec comme fond sonore la radio RER qui va retransmettre 46h d’émission sur le Raid intitulée « l’événement le plus important de l’île ». Avec ça je me dis que l’élite réunionnaise doit avoir une sacrée pression sur les épaules, ce qui s’avèrera juste au vu des départs suicides de la plupart d’entre eux. Nous arrivons peu après la pluie sur le stade, et c’est dans une ambiance musique locale que je prends place sur la ligne de départ. Un point météo nous annonce du mauvais temps, puis, minuit,c’est le décompte, 10,9,8,7 et ça part à fond avant 6. Au départ ce sont trente mètres de coureurs de front qui, après dix mètres de course s’engagent dans un goulot de cinq mètres de large. Avec mes 52kg, je suis donc propulsé comme un bouchon de champagne, et les acclamations de la foule délirante ne sont pas pour me ralentir. A la sortie de la ville je prends un rythme plus raisonnable. Cent mètre plus loin, les premiers se livrent une bataille comme sur un semi ! La route fait place à un chemin forestier assez large après cinq km. Ca file toujours, je ne double pas et au contraire, on me passe encore à droite et à gauche. Christophe Jaquerod arrive à ma hauteur, puis Vincent et Pascal Blanc. J’entends Vincent dire que ça part encore plus vite que d’habitude. Ils me distancent petit à petit, si bien qu’en attaquant la première grosse montée de 2350m+ je ne les vois plus. Peu importe, je suis bien et me sens à l’aise dans toutes ces racines et rochers qui constituent le chemin. Je vois de suite la différence avec les autres. Là ou ils marchent, je trottine, rebondissant sur les racines, me faufilant entre les obstacles, laissant derrière moi des petits paquets de coureurs. Tout est tortueux et la progression n’est pas évidente. Contrairement à l’idée que je m’en faisait, la température n’est pas trop élevée et je soupçonne même qu’elle pourrait fraîchir nettement sur le volcan. J’ai la surprise de me faire doubler par Marco Olmo. Apparemment le tracé ne lui convient pas. J’ai ainsi le loisir, brièvement, d’admirer sa puissance à l’œuvre. Il avale de gros obstacles d’un seul pas, tout en force, et prend vite le large au profit d’une portion moins technique. Je me dis que je le reverrai sans doute et je ne croyais pas si bien dire car au volcan il jette l’éponge ! Le balisage, sommaire jusqu’alors, devient assez évident, consistant à suivre le GR, avec un rappel régulier en rubalise. Rien à dire, on ne risque pas de se perdre. Sur la route du volcan je suis quasiment seul. Le sol est glissant, avec de nombreuses ornières et hop, je me retrouve le cul par terre, par boue plutôt, et du coup je deviens moins délicat, ne cherchant plus trop à éviter les flaques. J’arrive au ravito du 31e km en 4h 11’et en 15e position, soit une minute plus tôt que mon estimation. Je remplis le camel avec 1/3 de coca et 2/3 d’eau, emporte deux bananes dans la poche prévue à cet effet(il n’y a pas intérêt à les mélanger à autre chose car après 24h ça devient une poche de purée de banane). Je suivrai ce régime( sans jeu de mot) jusqu’au bout, tout en ayant quelques gels en réserve. Le temps passe et bientôt le jour pointe son nez quand le mien hume les parfums de l’île.
Le sentier continue dans le technique, avec quelques marches en échelles pour franchir des clôtures, et j’arrive 10e à Mare à boue, après une descente dans ce qui ressemblait à une prairie normande, avec des vaches. Je me rappèle y avoir vu un oiseau entièrement rouge, une splendeur. Pour l’instant, la pluie annoncée paraît hors programme et tant mieux car par temps sec Mare à boue porte déjà bien son nom. Je plains ceux qui passeront en fin de peloton. Après le ravitaillement à partir duquel je complèterai mon régime avec du bouillon de vermicelle, j’entame la côte de Kervegen où je rejoins Pascal Blanc et Guillaume Millet. Cela fait plaisir de les retrouver. J’espère faire un bon bout avec eux comme lors de l’Utmb et ne pas avoir de problèmes digestifs cette fois. C’est là l’intérêt de deux ultras assez proches : corriger les erreurs. Je m’appliquerai donc pour mon alimentation et serai à l’écoute du moindre signe de faiblesse stomacale. Pour l’heure, la montée est proportionnellement moins dure que la descente qui va suivre. Bien sûr je l’ignore encore, et nous enjambons de Parme ( y en a pas au ravito malheureusement) de gros rochers dans un décors luxuriant. Du jambon, il y en aura d’autant moins que l’hélico chargé des vivres tourne encore au dessus de nos têtes. Nous quittons donc les lieux à sec et c’est là que je n’ai plus le choix : je dois avaler un gel. Rien que de le tenir à la main je redoute de l’avoir en bouche. Mais bon faut pas risquer une défaillance et je le noie dans l’eau pour le faire passer. Ouf, je l’accepte ! La chaleur se fait sentir après 9h d’effort et la descente se trouve heureusement sous couvert végétal. D’innombrables nez de marche en rondins super glissants jonchent le sol. Vigilance extrême de rigueur. Les cuisses sont en parfait état, pas le moindre signe de fibres cassées, le top. En fin de descente je me laisse aller, distançant mes collègues de galère. L’ambiance de Cilaos recharge les batteries. Même rituel : bananes, bouillons, et j’emporte avec moi des morceaux de barres chocolatés. Après tout si Marco en prend, ça ne doit pas faire de mal. Je pars sans voir Pascal ni Guillaume, et c’est reparti pour une descente avant l’ascension du Taïbit, soit 1100m+. Le soleil tape un peu trop à mon goût, et je prends le temps de me tremper la tête dans les ruisseaux, par trois fois. Je ne tarde pas à rattraper un coureur, lequel souffre aussi de la chaleur. Il s’allongera plus tard près d’un ruisseau et je ne le reverrai plus. Ce passage est délicat, je me rappèle de Bovine, assez similaire, où par la chaleur et une erreur d’alimentation je fut pris de vomissements. Ici, pas question de manger quoi que ce soit tant qu’il fera si chaud. Je suis également attentif à ma respiration et j’ouvre fréquemment la cage thoracique au maxi pour inspirer et expirer à fond. Ca m’évite la respiration courte et inefficace. Par chance le ciel s’obscurcit et je retrouve la pêche pour le reste de la grimpette. Je rejoins le cinquième concurrent et on m’annonce que Christophe est à 3 minutes, avec un autre coureur mal en point. Cette progression dans le classement me surprend, d’autant que je n’ai pas l’impression de taper dedans. C’est dur par le pourcentage de côte, mais j’y vais prudemment. Avant le sommet j’aperçois le 4e qui paraît cuit. Je lui propose mon aide, mais ce n’est pas d’un gel ou d’une barre qu’il a besoin, mais de repos. C est un profil de course très exigeant et je me dis que je peux à tout moment en prendre un coup aussi. Donc prudence, je ne m’emballe pas dans la descente comme j’aime à le faire, mais prends plutôt une allure détendue en évitant les sauts trop marqués. Je croise quelques Rastas qui tous ont un mot gentil à mon passage. Cette fois je reconnais Christophe qui serpente dans les lacets encombrés de pierres et ça me fait plaisir de discuter un peu avec lui. Nous continuons jusqu’à Marla où nous rechargeons le camel puis nous repartons ensemble. Bien sûr, si je suis en sa compagnie c’est qu’il n’est pas au top. Pour l’instant ce rythme me permet de temporiser un peu et compte tenu des heures de course restantes ce n’est pas plus mal. Radio RER commence à s’intéresser à mon cas, je deviens l’outsider, et cette position nouvelle contribue à me faire me demander si tout cela est bien normal. Nous cheminons toujours quand un pointeur, avant d’entamer la descente folle sur Fond Mafate nous montre sur la falaise d’en face deux petits points : Vincent Delebarre et Thierry Chambry. On n’imagine pas qu’il soit possible de grimper ce qui s’offre à nous ! Quel dénivelé ! Bon, en attendant d’y être descendons toujours. Un seul mot : technique. En bas il faut traverser la rivière sur de gros cailloux pour entamer la montée sur le col de Fourche via la Nouvelle. Heureusement que les nuages nous épargnent la chaleur, ce serait un cauchemar. Après dis bonnes minutes d’ascension nous avons une vue plongeante sur le sentier parcouru et j’aperçois Jean-Yves Zitte qui entame la montée. Christophe peine maintenant, c’est un mauvais passage pour lui. Je le suis encore mais ça me démange franchement et je décide de partir, me disant qu’il se refera sans doute une santé comme lors de l’Utmb. De loin je l’encourage régulièrement. Je monte bien, contrôlant toujours ma respiration et profitant de la vue exceptionnelle sur les parois abruptes richement recouvertes de végétation. A l’approche de la Nouvelle un journaliste de RER m’informe que Vincent, blessé au mollet, est à 3 minutes. Effectivement, il traîne ce problème depuis pas mal d’heures et devra se résoudre à contre cœur à arrêter. Il tenait pourtant le bon bout. Encore un exemple de notre vulnérabilité face à notre défit. Je ne tire aucune fierté à prendre sa place de 2e , ce que je dis d’ailleurs sur les ondes RER , et continue mon chemin jusqu’au ravitaillement. Là, j’avoue que l’ambiance est forte : musique, danses, encouragements. A l’attaque du col de Fourche, je suis accompagné par des coureurs qui me questionnent et me décrivent le reste du parcours. Le chemin est tapissé de planches, de rondins, rendus glissants par l’humidité ambiante. Trottiner n’est pas évident, d’autant que ça monte pas mal, alors j’alterne marche course. La forme est toujours là, c’en est incroyable ! Dans la descente qui me mène à Aurère alors que je suis de nouveau seul, des enfants viennent à ma rencontre et m’accompagnent à leur tour. Eux sont comme des cabris. A 10 ou 12 ans ils volent littéralement dans les rochers, en claquette ! Je suis bien, je pense à ceux qui me suivent sur internet, à ma famille, à M Legendre qui m’a invité à cette belle aventure, et pour eux j’espère aller au bout. Rien n’est gagné car après 102km il en reste environ 48 et pas des moindres ! Les enfants se mettent à crier que le 3e arrive ! Je me retourne et j’ai la bonne surprise de voir Christophe fondre sur moi. Il me rejoint en trombe et me dit de m’accrocher car Zitte revient. Hou là ! là ça file ! Un Christophe en forme c’est pas facile à suivre. Je pourrai dire que j’ai testé, pendant une demi heure et que j’étais bien content quand il s’est calmé un peu, pour retrouver l’allure de croisière. Curieusement cela fait du bien de changer de rythme. Je me sens plus réveillé, peut être aussi qu’une tension s’installe gentiment à mesure que se rapproche la fin du périple. Bon, nous avons sans doute creusé l’écart et nous voilà de nouveau ensemble. Cette fois je pense que nous devrions tenir à deux. J’aime bien son rythme, pas trop fort en descente et plus en puissance en côte. Je remarque que seul j’irais plus vite en descente mais que j’aurais du coup plus de mal en ascension. Cela me laisse songeur quant à la meilleur façon de régler mon rythme à l’avenir. J’avoue qu’aujourd’hui encore je ne sais quoi penser.
La nuit nous surprend dans la descente menant à Deux Bras. Une multitude de grenouilles traverse le chemin. Je me dis qu’elles ne résisteront pas à 2000 paires de raideurs et qu’il y aura dus jus de grenouille d’ici peu. Je me retourne de temps en temps, mais je n’aperçois pas de frontale. La nuit est très noire car sans lune. A deux bras je peux manger autre chose que des bananes grâce à Sylvie, l’amie de Christophe qui m’offre des céréales de sa préparation et une soupe très agréable. J’en suis ému, ragaillardi, et prêt à affronter la maxi côte qui se dresse quelque part dans l’obscurité. Nous ne perdons pas de temps dans ce ravitaillement hospitalier et regagnons la rivière par un chemin sableux. Nous ne trouvons pas facilement le guet, cherchant à droite et à gauche, restant souvent figés sur de gros rocs trop éloignés des autres. Finalement des bénévoles ou spectateurs nous indiquent le bon passage et nous franchissons la rivière. Sur l’autre rive, nous ne trouvons pas non plus le sentier pour Dos d’Ane et nous entrons dans une propriété privée. Nous en ressortons , et j’ai un peu honte de le dire, nous sommes certain du bon chemin quand nous apercevons au sol les déchets laissés par les semi raideurs. Je n’ai encore jamais connu cela en trail ! C’est pour moi qui craignais de me perdre une forme appliquée de balisage. Le petit Poucet Crado est passé par là. C’est parti pour une montée folle. Moi qui trouvais Bovine un obstacle majeur, que dire de Dos d’Ane ? Bovine puissance 3 irait bien. Je dis tout haut que ce raid porte bien son nom. Ha les vaches ! Heureusement qu’il y a des mains courantes, autrement on repartirait en arrière. Nous souffrons en silence, franchissant les obstacles qui se succèdent, rochers, échelle, parois sévères, et finissons, encouragés par le public, par atteindre la route puis le ravito de Dos d’Ane. Nous limitons l’arrêt au strict minimum et attaquons dare dare la montée du Piton Bâtard. Nous apprenons en cours de route que Jean-Yves nous suit à 18 minutes. C’est une mince avance alors qu’il reste près de quatre heures à tenir. Nous relançons donc dès que la pente le permet. Nous gardons ainsi une bonne dynamique de course et c’est bon pour le moral. Je commence à penser à l’arrivée et suis plus vigilent que jamais à mon alimentation. Régulièrement je sens que l’hypoglycémie n’est pas loin et je corrige en prenant des morceaux de barre ou de la banane. Je pense aussi qu’au prochain arrêt je ne mettrai plus de coca dans l’eau pour limiter le risque d’hypo réactionnelle. Ca n’en fini pas de monter et je trouve de plus en plus que le graphique ne correspond pas beaucoup au parcours réel. Faut bien trouver 9200m+. Enfin le sommet, mais ce n’est pas fini pour autant car il reste encore une petite descente avant de remonter encore pour atteindre Kiosque Affouches. Avant d’y parvenir je me retourne et aperçois 2 frontales qui, à vol d’oiseau ne sont qu’à quelques centaines de mètres ! J’en informe Christophe, et nous supposons que l’avance réduit. Le pointeur de Kiosque Affouches note nos n° de dossard sur une feuille presque vierge, ce qui paraît irréel, puis nous débouchons sur une large piste. Sans nous concerter nous filons à 14km/h sur les 3,5km dégagés afin de distancer pour de bon nos poursuivants. Puis nous entrons dans un bois où le parcours refuse de rester plat, et nous maintenons un rythme de course entrecoupé de marche forcée jusqu’à Colorado. A cette heure tardive, près de 23h de course, nous rencontrons quelques randonneurs venus nous encourager et cela redonne du courage. Entre Affouches et Colorado, Christophe comptera 15 montées! Enfin les lumières prometteuses du ravitaillement. Nous cherchons un peu notre itinéraire et parvenons enfin aux tentes où nous passons sans rien prendre. Un reporter de l’organisation nous accompagne et nous questionne sur notre forme. Je ne ressens aucune douleur aux jambes, certainement grâce aux nombreux entraînements en montagne et aussi au rythme lent dans ces descentes techniques. En ligne avec le ravito de Colorado, le reporter nous annonce une avance de 21 minutes sur Zitte. Cette fois je suis sûr de garder notre 2e place et je profite de cette fin de course, bien décontracté à présent. Les lumières du stade de la Redoute nous jaillissent en pleine poire tandis que nous nous faisons une place dans les éboulis rocheux de la dernière descente. Ces ultimes kilomètres sont vraiment longs. Nous sommes toujours avec le reporter qui n’a pas de frontale, et nous le plaçons entre nous pour lui permettre de voir clair. Il chute souvent mais nous n’y pouvons pas grand chose. Et ça dur ! Nous foulons enfin une surface stable, la route goudronnée qui mène au stade, et nous stoppons là pour enfiler le tee-shirt des sponsors de l’épreuve. Là, un caméraman interview Christophe et nous restons là 3ou 4 minutes avant de pouvoir repartir. Sylvie est là pour notre accueil et nous courons ensemble jusqu’à l’entrée du stade dans la joie communicative.
Je savoure ces instants étranges. Les tribunes sont vides, normal à cet heure mais l’émotion est grande. Je suis très heureux de finir avec Christophe. Nous avons couru 9 heures en duo, dont les 7 dernières, sans nous imposer de rythme, naturellement. Nous terminons mains dans la main, mettant un terme à cet ultra par cette marque de solidarité et j’imagine la joie que mes proches auront dans quelques instants par le suivi de course.
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La dernière mise à jour de ce site date du 08/11/10